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06 Novembre 2006 : Interview de Dany Be, journaliste

Dany Bé est une légende du journalisme et de la photographie à Madagascar, et un intarissable causeur ! Si vous passez le voir au Centre de Ressources des Médias, branchez-le sur la presse malgache, sur sa vie en images ou sur la politique et il ne s'arrêtera plus. Sobika l'a interviewé à l'occasion des célébrations du 140 ème anniversaire de la presse malgache ( 14 octobre dernier ) , qu'il organisait au CITE (Centre d'Information Technique et Economique). Morceaux choisis.

"Aujourd'hui, on ne fait plus de photojournalisme dans la presse malgache"

 

Dany, à l'heure des célébrations du 140 ème anniversaire de la presse malgache comment se porte elle aujourd'hui selon vous ?

La presse malgache est en pleine effervescence, mais aussi très critiquée par ses lecteurs. Elle est surtout très surveillée par le pouvoir actuel, sa liberté est contrôlée. Mais on trouve quand même de bons journalistes à Madagascar et la presse est malgré tout mieux organisée aujourd'hui qu'il y a quelques années. Les journalistes malgaches doivent montrer dans les prochaines semaines qu'ils sont professionnels. J'ai fait plusieurs campagnes électorales, et ils sont le plus souvent ramassés et avalés par le pouvoir. Je ne veux pas leur jeter la pierre, car il y a encore beaucoup de journaliste payés en dessous de 500 000 fmg. Ils sont obligés d'écrire n'importe quoi…

Elle a beaucoup changé depuis que tu es dans le métier ?

Quand j'ai commencé, en avril 1959, il n'y avait que trois journaux. Lumière et La Croix appartenaient aux congrégations catholique, et publiaient des infos très dures. Il y avait aussi un hebdomadaire, Madagascar Dimanche, soutenu par l'Etat, qui est devenu le Courrier de Madagascar, le premier quotidien sur l'île. Je m'en rappelle parfaitement, son prix était de 25 francs malgaches ! C'était un grand format de douze pages avec de l'information nationale et internationale. On se l'arrachait ! Est apparu aussi à cette époque un journal en malgache, Teny Soa, qui se faisait souvent censurer et devait publier en Une des demies pages blanches…

Dans ce contexte, peux-tu nous raconter tes débuts ?

C'était pendant la grande inondation de Tana, en 1959 donc. A cette époque, j'étais correspondant de Gamma Photo. Il fallait faire très vite, j'ai reçu la commande par téléscripteur. Je faisais mes reportages avec un appareil argentique, et rien que de trouver des pellicules, c'était un monde ! Il a aussi fallu se procurer une pirogue... Puis ramener les photos à l'aéroport international, à 50 km à l'époque, pour confier les pellicules à un passager. C'était passionnant ! Ma première sortie à l'étranger, c'était en décembre 1962, pour suivre les basketteurs en Côte d'Ivoire et au Sénégal, car Madagascar excellait en ce temps en matière sportive. En 1965, je suis allé au Congo-Brazzaville avec l'équipe féminine de basket, puis surtout au Togo, en 1968, où nous avons décroché notre première médaille d'or africaine ! Quand j'ai couvert les premiers Jeux des Iles, en 1995, on était devenu des ploucs. J'ai aussi accompagné le président Tsiranana en Ethiopie pour la naissance de l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine) ou à Taïwan. J'ai aussi fait une grande partie de l'Amérique latine.

"Pourquoi n'organise-t-on pas la distribution de la presse en province"

Tu as un tas d'histoire… Choisis-en une pour les lecteurs de Sobika.

Avec une équipe championne de Mada de football, l'Union sportive de Saint-Michel, on est allé en Afrique du Sud du temps de l'apartheid. On est entré dans un restaurant réservé aux Blancs. On s'est fait choppé et on a passé la nuit au gnouf ! Ca a foutu un coup à l'équipe… Et ce n'est pas la seule fois où j'ai été arrêté ou embêté. Au Pérou, au Venezuela, au Brésil… Mais bon, tout ça n'est pas grand chose en regard des événements auquel j'ai assisté. J'ai quand même participé à la troisième Coupe du Monde remportée par le Brésil, au Mexique. J'ai pu faire un grand poster de Pelé !

Et à Madagascar, ça n'a pas toujours été simple non plus…

Le 14 juillet 1983, on est venu chez moi pour m'arrêter avec beaucoup de gendarmes. On m'a gardé 31 jours pour atteinte à la sûreté de l'état, car on soupçonnait la préparation d'un coup d'état. C'est vrai qu'il y avait quelque chose, mais j'avais juste assisté à une réunion en tant que photographe ! Déjà, le 1 er avril 1971, j'étais avec Monja Jaona pour le suivre dans le Sud. Le journal français Le Monde avait appelé ça « les jacqueries du sud », on était cerné par l'armée française et l'armée malgache. J'ai fait une photo quand Monja Jaona a refusé de se mettre à genou pour abdiquer. En 1972, j'étais bien sûr du côté des étudiants. On ne m'a pas piqué car j'avais dû rentrer chez moi pour aller chercher des pellicules. Sinon, j'aurai fini au bagne. En tout cas, je peux dire aujourd'hui que je connais les 111 districts de Madagascar grâce à la photo !

Justement, s'il fallait n'en retenir qu'une seule ?

 

Ce serait celle que j'ai prise le 1 er août 1985, les militaires tabassant un jeune à Behorirka. Cette photo me restera éternellement dans la tête par sa violence. Il y a aussi celle d'un vieux taulard de Manakara. J'avais pu m'introduire grâce à la complicité de gardien et j'ai fait un cliché où il boit dans une assiette. J'avais moi-même amené l'alcool de dehors. Ca c'est une photo qui vaut de l'or !

Quel regard portes-tu donc sur la photo à Madagascar aujourd'hui ?

Aujourd'hui, on ne fait plus de photojournalisme dans la presse malgache, mais on fait de l'illustration. Si j'avais ramené ça à l'époque, on m'aurait viré ! Ce sont les patrons de presse qui demandent ça, on cherche à détourner l'attention des gens. De même, pourquoi n'organise-t-on pas la distribution de la presse en province ? Il y a quatorze quotidiens sur Tana, mais pour raconter quoi ? Que des conneries de ce qui se passe à Tana, du people… On ne sait rien sur Diego, et là-bas, ils ne reçoivent pas les informations. Le gouvernement fait tout pour que les journaux à caractère politique soient éliminés. On a même interdit La Gazette de la Grande Ile et Les Nouvelles dans les avions de Air Mad pendant trois mois ! Durant cette semaine de la presse, on a largement discuté de ça.

Justement, parle-nous un peu de cet événement. Es-tu satisfait ?

Il y a eu des temps forts, notamment avec tout ces jeunes qui sont venus essayer de comprendre. On avait invité 27 collèges et lycées à participer. Mais il a manqué de solidarité de la presse, nous avons été blousés ! Chacun n'a vu que son nombril. Les quelques conférences publiques ont été largement suivies. Mais pourquoi avoir dû se concentrer uniquement à Tana ? On ne veut pas que l'on aille en province avant le début de la campagne électorale !

Il y a quand même eu pas mal de monde, non ?

On a passé le cap de 1000 visiteurs le vendredi 13 octobre vers 16h30. C'était une vieille femme, une crieuse qui travaille en bas (à Analakely). Mais elle n'était pas montée pour les beaux yeux des journées de la presse : elle venait s'indigner de ne plus recevoir la Gazette de la Grande Ile depuis une semaine (qui était introuvable pendant les évènements autour du retour de Pierrot Rajaonarivelo). Elle a 85 ans, c'est la plus vieille vendeuse de Tana et elle sait bien qu'avec La Gazette, il y a plus à gagner.

Pour finir, dis-nous un peu ce que tu penses de la photo numérique ?

 

Moi, je conserve mes deux appareils argentiques. Mais c'est un passage obligé que j'approuve, on ne peut rien contre la technologie. Mais nos connards de journalistes, mes amis je dis bien, ils n'arrivent pas à maîtriser l'appareil. Pourtant, il y aurait de quoi faire… C'est révoltant et les patrons ne s'indignent même pas. A voir les journaux à Tana, il n'y a que des mauvaises photos car les photographes ne défendent pas leur travail. Ils laissent leur cliché dans les ordinateurs, sans la moindre légende.

Bon, je ne sais pas si tu vois les photos mises en lignes sur Sobika, mais j'espère qu'elles te plaisent… Tu connais notre site ?

Bien sûr que je connais Sobika ! J'en profite pour passer le bonjour à tous ses lecteurs. Il faut que Sobika soit plus lu et plus compris. Longue vie !

Léo Ratsimbazafy - Sobika.com



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