Entretien avec Dominique Ranaivoson, Docteur en littératures francophones, directrice de la collection « Océan Indien » aux éditions Sépia, préfacière de Zovy, paru en avril 2007 et nous parle de Zovy, nouveau roman sur 1947 écrit par René Radaody Ralarosy, ancien élève à St Cyr et décédé au mois de juin dernier .
"son style est avec une nette dominante de dialogues si bien qu’il peut être lu aussi bien par les jeunes que par les témoins de cette période"
Zovy est intitulé « roman » mais son sous-titre est « 1947, au cœur de l’insurrection malgache » : où est la vérité, où est la fiction dans ce texte ?
Il s’agit d’un roman, c’est-à-dire que l’auteur invente des personnages qui évoluent dans une histoire pleine de suspens, de rencontres, d’attentes et de rebondissements. Le lecteur suit les héros insurgés dans les forêts tout en apprenant peu à peu quelle situation politique et sociale les a conduits à cet engagement. Ces personnages romanesques sont construits à partir de modèles directement inspirés de la société malgache de 1947 et agissent en véritables acteurs dans les événements réels et tragiques de cette période. Toute la richesse de ce roman est dans ce croisement entre fiction et histoire qui lui donne à la fois l’attrait d’une aventure et l’intérêt d’une étude historique.
Quelle est la vision de l’insurrection ?
René Radaody-Ralarosy ne s’en tient pas aux événements tragiques maintes fois rapportés antérieurement. Ses personnages sont pris dans toutes les couches de la société et dans les deux camps, chez les insurgés et dans l’armée française qui les pourchasse. Chez les premiers, il y a Ratalata le Betsileo et Velo le Bara, anciens héros de la seconde guerre mondiale, Robert Andriamanisa, le fils de famille noble tananarivien, fonctionnaire muté à Moramanga et Cécile, institutrice betsimisaraka dans la même ville. Ratalata et Velo, forts de leur expérience de la clandestinité, déçus par la France comme par la situation qu’ils retrouvent chez eux, préparent hors du MDRM le combat armé.
Le récit les montre à Tana victimes de l’arrogance coloniale et suit leurs préparatifs puis décrit leur rôle de stratèges à la tête d’un groupe dans les forêts de l’Est. Face à eux, le légionnaire Germain les traque tout en sachant que Ratalata est l’ancien frère d’armes qui lui a sauvé la vie lors des combats de Bir-Hakeim en 1942. Autour d’eux, on trouve la description des parents de Robert, de fermiers colons métis, des fonctionnaires envoyés en province, des autres coloniaux, Algériens et Indochinois.
Le roman, à travers eux, explique les aspirations secrètes et contradictoires des uns et des autres, les choix apparents et les positions politiques, les liens et les méfiances entre classes, castes, ethnies qui entraînent chacun dans des chemins dangereux. L’insurrection est donc montrée comme l’aboutissement de plusieurs situations parallèles dans une complexité qui est depuis toujours gommée par les discours idéologiques des uns comme des autres. Elle est vue ici comme le révélateur des tensions internes à la société malgache et un puissant fédérateur entre ceux qui auparavant s’ignoraient.
C’est bien sûr intentionnellement que le héros est un Bara et que le jeune et hésitant Tananarivien va aimer la courageuse et lucide Betsimisaraka. Tous les personnages sortent transformés de cette épreuve ; l’épilogue les rejoint en 1972 dans un parallèle déjà établi entre les deux mouvements nationalistes. Le texte en lui-même est construit principalement à partir de dialogues entre les différents personnages qui exposent leur vision. Les scènes se succèdent dans des lieux divers, Moramanga, Tana ville, la forêt, une ferme, l’état-major, les zones de combat. La construction s’apparente à celle d’un film qui présenterait en parallèle divers théâtres d’opérations qui s’ignorent entre eux puis entrent en concurrence ou en conflit. On voit ainsi alternativement les militaires préparer leurs plans avec leurs hésitations, les troupes coloniales et les insurgés organiser des camps en forêt avant d’assister à la poursuite et la capture des seconds par les premiers. Le texte échappe à une vision unilatérale simplificatrice où les méchants attrapent les purs, la complexité est partout.
L’auteur est-il historien, quel est son rapport à ces événements ?
René Radaody-Ralarosy est originaire et vit toujours à Tana ( au moment de l'interview. Il est décédé fin Juin 2007 , ndlr ) . Zovy est son premier texte. Né en 1937, il a entendu bien des témoignages sur cette période dans sa famille et a gardé des souvenirs personnels des soldats africains cantonnés près de chez lui. Officier de formation (il a suivi la formation à l’école de Saint-Cyr), il a lui-même recueilli les récits sur les liens entre militaires issus des diverses colonies auprès de ses condisciples algériens et vietnamiens. Ce point très important est un des axes les plus originaux de ce récit.
Zovy semble très complexe tout en étant court, 218 pages de petit format. A quels lecteurs s’adresse-t-il ?
Le récit est très simple et très efficace dans sa composition, une succession de courts chapitres qui déplacent le lecteur, et dans son style avec une nette dominante de dialogues si bien qu’il peut être lu aussi bien par les jeunes que par les témoins de cette période. Ajoutons que plusieurs histoires d’amour naissent au sein de ce climat dangereux et passionné et rapprochent des membres de groupes sociaux qui s’ignoraient ou se combattaient. La politique n’étouffe ni l’aventure ni l’émotion. Ceux qui voudront retrouver d’autres ouvrages sur la période de 47 trouveront une bibliographie en fin de volume. Enfin, l’introduction donne quelques pistes de lectures.
La collection dans laquelle paraît le roman est-elle vouée à l’histoire ?
Non, la collection « Océan Indien », inaugurée en 2005 avec les nouvelles « Chroniques de Madagascar » veut montrer la richesse et la variété des écritures malgaches francophones. Elle compte aussi deux volumes de poésie bilingue de Rabearivelo qui étaient introuvables depuis longtemps, « Traduit de la nuit- Nadika tamin’ny alina » et « Presque-Songes – Sari-nofy ». Ce sont deux petits volumes mais qui sont des fondamentaux de la culture malgache. Ils sont présentés par Claire Riffard, qui vient de soutenir une thèse à Paris 13 sur cette poésie bilingue et qui a eu accès grâce à la famille du poète aux manuscrits qui figurent sur les couvertures. Pour l’histoire, on peut se reporter au « Dictionnaire des personnalités historiques » que j’ai publié en 2005, toujours chez Sépia.
Mme Ranaivoson, merci pour cet entretien
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Extraits de Zovy :
« Voilà Velo : avec un certain nombre de camarades, et sous le couvert du MDRM, nous nous préparons au combat. Toi qui viens des maquis d’Auvergne, je ne te rappellerai pas la nécessité du secret dans la clandestinité. Tout doit être cloisonné et personne ne doit connaître les autres groupes. Je te dirai seulement qu’un certain nombre de camarades de guerre avec ces civils se préparent. A Fianarantsoa même, des camarades détournent des armes et des munitions et mettent en place des caches dans les forêts alentur. Il en est de même à Tananarive et à Diego. D’autres camarades prennent en main la population. J’ai besoin de toi pour venir avec moi dans la région de Moramanga : il y aura tout à monter, recruter des troupes, prendre ne main la population, constituer des réserves de vivres, d’armes et de munitions, et tout cela dans la clandestinité, loin des regards de l’administration, des colons et du MDRM. « (p.38).
« Dès que le chef d’escadron Germain apprit l’occupation d’Ambohimiadana, il s’y rendit, intégrant sa jeep dans un convoi de ravitaillement. Ambohimiadana se trouvait à une soixantaine de kilomètres de Tananarive et l’on y parvenait en longeant la rivière Sisaony. La route était très mauvaise, avec souvent des trous et des grosses pierres qui avaient été dénudées par la dernière saison des pluies. Ils mirent trois heures avant d’arriver. Ambohimiadana était un village bâti sur une hauteur, à 1500 mètres d’altitude, dominant une vallée rozicole, avec des collines plantées d’eucalyptus, et dès le coucher du soleil le froid vous mordait. Il était dommage, pensait Germain, que d’aussi beaux paysages soient gâchés par le spectacle de ces maisons incendiées. Accompagné d’un sous-officier malgache, il alla se présenter au colonel qui avait commandé l’opération. Le village continuait à brûler après que les maisons eurent été fouillées. Le colonel Gomez, vétéran de l’Armée d’Afrique et qui avait mené des tirailleurs algériens pendant toute la guerre, contemplait ce spectacle, appuyé sur une canne : - Voilà ce que nous sommes amenés à faire, dit-il à Germain, je n’aime pas beaucoup ça. Mes tirailleurs rechignent à la tâche et mettent beaucoup de mauvaise volonté . S’ils n’avaient pas tiré en l’air et reculé aux premiers accrochages, nous serions arrivés avec une journée d’avance et nous aurions pris au nid tout l’état-major de la rébellion du secteur. Ce baroud va sans doute donner des idées à mes tirailleurs une fois rentrés au pays et nous aurons les pires ennuis. « (p.148)
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