Elle habite Madagascar et a écrit un livre très interessant sur la vie des malgaches dans la capitale Antananarivo ( prochainement disponible dans Labootika.com ) intitulé " Vivre à Antananarivo" . Quand une vazaha jette un regard introspectif sur notre vie en société, qu'est ce que ca donne ? Interview sur Sobika !
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" Il n'est pas facile d'être tananarivien, ... l'identité des habitants est tournée vers le passé... ainsi que vers la campagne"
Bonjour Mme Fourniret Guerin. D'ou vous est venue cette idée d'écrire un livre " vivre à Antananarivo" ?
"L'idée est ancienne puisqu'elle remonte à l'époque de mes études à l'université de la Sorbonne, il y a dix ans, où je réalisais mon mémoire de maîtrise sur Antananarivo - je dirai Tana désormais car tout le monde dit Tana ! J'ai ensuite commencé à travailler sur ma thèse en 1999, je l'ai achevée et soutenue en 2002 et le manuscrit a été déposé auprès de l'éditeur après. Je pense que ça a intéressé Karthala ( éditeur du livre ) car il n'y a aucun travail récent sur les villes de Madagascar qui ait été publié. A Tana, j'avais bien ressenti que les gens seraient très intéressés par un tel livre sur leur ville et surtout sur leur mode de vie.
Pourquoi Antananarivo et pas une autre ville de Madagascar ? Y a t il une spécificité à cette ville qui vous a attirée ?
Tana s'est imposée à moi pour des raisons personnelles : j'y étais allée
en vacances, j'y avais des amis malgaches, et j'avais été immédiatement
séduite par cette grande ville trépidante, ce qui est loin d'être le cas de la
plupart des touristes ! Et puis, le choix de Tana s'est imposé comme évident pour d'autres raisons : il n'y avait aucune étude générale de géographie sur cette ville. A Madagascar, la plupart des chercheurs s'intéressent aux
campagnes, aux questions environnementales, et peu à la ville. C'est dommage car il s'y passe beaucoup de choses très importantes pour l'avenir du pays. Et puis, oui, bien sûr, Tana est plus que spécifique, elle est unique à Madagascar, tout simplement parce qu'elle en est la capitale. Mais ce n'est pas tout : c'est une très vieille capitale, elle remonte à plusieurs siècles et ça c'est très rare en Afrique ; c'est une ville qui a un site
incroyable, une architecture unique faite de mélanges d'influences malgaches et étrangères, une histoire ancienne qui se traduit dans des monuments... D'ailleurs, la colonisation française a bien conservé Tana comme capitale partout ailleurs, ce sont souvent des villes au bord de la mer qui ont été choisies pour cela.
Quelle est votre relation personnelle à Madagascar ?
J'ai avec Madagascar une relation très ancienne, qui remonte à l'enfance,
mais qui fut d'abord imaginaire, ce qui explique peut-être un tel intérêt mon père s'y rendait en mission depuis les années 1970, et à chaque voyage il me rapportait des objets artisanaux, me parlait du pays ; je me souviens tout particulièrement qu'il me racontait qu'à Tana il y avait « le plus grand marché du monde à ciel ouvert », et pour l'enfant que j'étais c'était un rêve que de voir cela un jour. J'ai donc longtemps imaginé Madagascar et Tana, avant de m'y rendre en la compagnie de mon père pour la première fois en 1994. Depuis, j'y suis retournée de très nombreuses fois.
Qu'avez vous appris sur le "vivre à Antananarivo '" ?
Beaucoup de choses, parce que j'ai étudié en profondeur une société, sa culture, sa manière de vivre la ville, de l'aimer ou de la détester, d'y travailler, de s'y amuser, d'y mourir aussi. Pour résumer très simplement l'idée principale du livre, je peux dire qu'il n'est pas facile d'être tananarivien, que l'identité des habitants est tournée vers le passé qui occupe une grande place dans leur vie quotidienne, ainsi que vers la campagne qui fait également partie intégrante de l'identité tananarivienne.
Vivre à Antananarivo, c'est avoir un rapport au monde, à l'espace et au passé très original, très spécifique à cette ville, ce qui fait que les nombreux changements actuels sont à la fois ardemment désirés et en même temps ne sont pas toujours faciles à accepter. Je sais que tous les Tananariviens qui me lisent comprennent ce dont je parle, cela relève plus du sentiment, de la perception, que de la raison.
D'après le cabinet international Mercer qui est le spécialiste mondial de la mobilité internationale, Antananarivo est une des capitales les moins attractives du monde ( 200eme place environ ). Votre avis sur ce classement par rapport à ce que vous connaissez du "vivre à Tana" ?
Lorsque j'avais pris connaissance de ce classement dans la presse, j'avais été très étonnée. Bien sûr, il existe des raisons qui permettent de le comprendre. Il est tout d'abord important de se souvenir qu'il est à destination de cadres internationaux expatriés à fort pouvoir d'achat.
Cela pris en considération, les infrastructures de base sont souvent de mauvaise qualité : le réseau électrique est défaillant (les coupures sont fréquentes, ce qui peut pénaliser les entreprises comme les particuliers), les routes sont saturées et en mauvais état à l'exception de quelques grands axes récents ; plus grave, le système de santé est très médiocre et de nombreuses pathologies ne peuvent être prises en charge ; par ailleurs, la vie culturelle pour les étrangers est très limitée à Tana : il n'y a pas de cinéma, pas de salle de spectacle ; enfin, ce mauvais classement tient sans doute également à l'éloignement géographique de Tana par rapport aux grands centres d'impulsion de l'économie mondiale : d'Europe, il y a déjà une dizaine d'heures de vol, avec un changement obligatoire si on ne vient pas de France, d'Italie ou de Suisse, mais d'Amérique du Nord, ce n'est vraiment pas simple. Mais tous ces éléments ne suffisent pas à rendre compte de la vie d'un
étranger à Tana, qui offre de nombreux avantages par rapport à d'autres
villes de pays en développement, à commencer par la sécurité, qui est pour
moi un aspect très important. A Tana, les risques de violence sont très limités, le pays est en paix, il n'existe pas de bandes armées en ville comme cela peut être le cas en Amérique du Sud ou dans certains pays d'Afrique. Au-delà de ce point, majeur, d'autres aspects de la vie en
ville séduisent de nombreux étrangers, notamment les Européens à qui j'ai pu parler de Tana : on peut évoquer la bonne chaire, Tana regorgeant de restaurants séduisants, qui préparent une cuisine très originale, au carrefour de plusieurs influences (je pense par exemple au succès jamais démenti du foie gras malgache ou des plats de viande aromatisés à la vanille), mais aussi la présence de squares, de parcs à thème de découverte
de la faune et de la flore malgaches, d'un environnement tropical fleuri, etc.
Et n'oublions pas que pour une ville tropicale, Tana bénéficie d'un climat très clément, tempéré par l'altitude, qui rend la vie bien douce ! Bref, cette « queue de peloton » pour Tana me semble bien injuste, surtout quand on voit que Tana voisine de Port-au-Prince à Haïti, ville où règne une violence quotidienne !
Qu'est ce qui a changé à Antananarivo selon vous ?
Tous ceux qui connaissent Tana constatent que la ville a beaucoup changé
depuis dix ans, et souvent dans le bon sens, même si certains nostalgiques regrettent la modernisation du paysage urbain. Parmi les changements les plus remarquables, évoquons le rajeunissement du parc automobile, la construction de rocades de circulation, l'apparition de boutiques modernes (confiserie, téléphonie...), la diffusion du téléphone portable, mais aussi la rénovation de certains espaces publics comme les squares, ou encore les travaux de reconstruction du Rova. Car Tana a aussi perdu beaucoup de
choses ces dernières années, à commencer par son Zoma et le Rova. Au total, on
peut dire que Tana rattrape son retard sur les autres capitales du monde en s'ouvrant à la mondialisation. Mais du coup beaucoup de Malgaches se demandent si la ville ne risque d'y perdre un peu son âme, et c'est bien là une des interrogations du livre.
Comment doit elle se développer à l'avenir . quelle stratégie de développement pour cette ville ?
Tout d'abord, il me semble primordial que Tana développe ses infrastructure: l'approvisionnement électrique, poursuivre la politique de construction de routes, développer le transport ferroviaire, à l'échelle de l'agglomération comme à celle du pays (liaison avec Tamatave), mais aussi améliorer la gestion quotidienne de la ville avec la question des déchets par exemple. Soulignons d'ailleurs qu'en terme de desserte de la population en eau
potable, Tana est bien lotie. La politique électrique est bien à la base de tout, notamment de l'amélioration des services à la population, comme les hôpitaux.
La sécurité électrique est aussi très importante dans le développement économique. Tana s'est développée depuis quinze ans grâce aux zones franches industrielles et tertiaires, et celles-ci ont besoin d'un approvisionnement régulier, par exemple pour les ordinateurs. Or, c'est là un des atouts de Tana, il y a beaucoup de jeunes diplômés qualifiés qui parlent le français, et souvent l'anglais. C'est un argument pour attirer des investisseurs étrangers, notamment dans les services. Le Maroc a choisi ce type de stratégie économique d'ouverture sur les investissements étrangers et cela fonctionne bien. A Tana, il y a environ 100 000 personnes qui travaillent en zone franche, c'est considérable, cela veut dire que dans chaque famille il y a un employé. Contrairement à ce qu'on dit souvent, les zones franches constituent un atout pour les Tananariviens : mêmes si les salaires sont faibles, ils sont réguliers, ce qui apporte la sécurité au quotidien, la possibilité de scolariser les enfants, de se soigner...
Le Zoma qui représentait l'âme culturelle de Tana dans le monde, d'après vous, il faudrait le remettre ou non ?
Voilà une question bien difficile ! C'est certain que cela a constitué une perte pour la ville, mais dans les enquêtes que j'ai menées, les habitants se sont massivement déclarés favorables à sa disparition, contrairement à ce à quoi je m'attendais ! Cela s'explique par la hantise du désordre, les Tananariviens étaient devenus très hostiles à l'extension dans le temps et dans l'espace du Zoma, sans compter que nombreux étaient ceux qui avaient peur des agressions. Reconstituer le Zoma, cela nécessiterait une grande politique municipale, pas facile, mais il est indubitable que cela apporterait un atout touristique pour la ville. Mais je ne suis pas sûre que c'est ce que les habitants attendent de la mairie d'abord. Comment avez vous réalisé ce livre ? sur quelles bases, quelles données...?
J'ai travaillé durant trois ans sur ma thèse, et le livre en constitue une version réduite et remaniée. C'est un travail qui est fondé sur des centaines d'entretiens et de discussions avec des Tananariviens,
rencontrés dans différents quartiers de la ville comme Ankadifotsy, Isotry, les 67
hectares ou la ville haute. Je me suis aussi très longuement promenée dans Tana, que je connais bien mieux que ma propre ville en France ! J'ai beaucoup observé. J'ai aussi beaucoup écouté tout ce que disait les gens autour de moi, j'ai vécu dans une famille malgache, j'ai partagé leur vie quotidienne et cela m'a énormément appris. Bref, je me suis immergée dans
la vie tananarivienne pour mieux la saisir, et le livre rend compte de tous
ces petits détails, j'ai voulu qu'il soit très vivant.
Que diriez vous aux Tananariviens aujourd'hui ?
Peut-être de poursuivre leur ouverture sur l'extérieur, sans crainte. Qu'il est très important de parler des langues étrangères, de voyager quand on en a la possibilité, tout simplement de s'intéresser aux autres pays et aux autres cultures. Les Tananariviens sont des insulaires et ils ont parfois des réticences fortes vis-à-vis du changement ; il existe dans la société
des tensions importantes, qui peuvent être dépassées en cultivant le contact
avec l'autre. Grâce à la télévision, à Internet, aux liaisons aériennes, la période de mondialisation actuelle qui rompt l'isolement géographique de Madagascar constitue une chance sans précédent.
Mme Founet Guerin, merci.
Le livre " Vivre à Antananarivo" ( édition Khartala, 440 pages ! ) est disponible sur www.labootika.com"
Prix : 29€
Pages : 440 pages , Taille (160 mm * 240 mm)
Publication : 03/2007
ISBN 978-2-84586-869-4
Propos recueillis par Sobika.com Madagascar
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