Alain
Rajaonarivony est l'une des grandes
signatures du journalisme malgache.
Fils d'un Magistrat, Victor Rajaonarivony,
qui fit partie de la poignée
(quatre) de magistrats malagasy
de la première promotion
de l'indépendance, il aurait
pu marcher sur les traces de son
père. Mais le goût
de l'écriture et les débat
d'idées l'ont conduit au
journalisme. Collaborateur à
Jeune Afrique, puis à d'autres
panafricains, rédacteur en
chef de Madagascar Magazine et plus
récemment des sites web "tiako
i madagasikara.org" et TVMonline.tv,
ses éditos engagés
et sans langue de bois font le délice
des amateurs d'une " real politic
" à la malgache. Figure
emblématique de la lutte
menée par la diaspora pour
soutenir Marc Ravalomanana pendant
la crise de 2002, ses articles avaient
été repris par les
grandes agences internationales
afin de contrebalancer les dépêches
émanant des Français,
plutôt favorables à
Didier Ratsiraka.

Avec la fermeture de Tvmonline.tv,
c'était l'occasion pour
nous de rencontrer cette figure
douée pour certains, controversée
pour d'autres, du paysage médiatique
de la Grande Ile.
Bonjour
Alain . Merci de nous accorder
cette interview. Avant de parler
de Tvmonline.tv, nous aimerions
en savoir un peu plus sur vous-même.
C'est une tradition pour nos internautes
" Pouvez vous vous présenter
? "
Bonjour aux lecteurs de Sobika.
Les Malagasy en général
et la diaspora en particulier
me connaissent en tant que journaliste,
surtout depuis la crise de 2002.
Mais j'ai aussi d'autres activités,
dans l'immobilier par exemple.
Ces dernières m'assurent
des revenus décents et
m'ont permis de m'impliquer totalement
et bénévolement
pour défendre le pays et
le nouveau Président en
tant que rédacteur-en-chef
de "tiako.org". L'écriture
et l'analyse sont pour moi une
véritable passion depuis
que je suis môme, l'influence
paternelle y est peut-être
pour quelque chose. Mais avant
de pouvoir m'y consacrer, j'ai
exercé dans différents
secteurs comme la gestion d'entreprise
ou l'informatique. L'idée
de me lancer dans l'immobilier
est venue un peu par hasard lorsque
nous retapions, ma femme et moi,
notre premier appartement dans
la région parisienne, il
y a presque vingt ans. Depuis,
notre patrimoine a grandi et les
loyers que nous percevons me permettent
maintenant de me dégager
du temps pour écrire. Mais
bien sûr, il faut que je
continue de gérer et d'entretenir
les propriétés.
Vous avez
débuté chez Jeune
Afrique et déjà
vous faisiez parler de vous ?
En 1997, ce n'était pas
encore la mode de traiter Ratsiraka
de "dictateur", surtout
qu'il venait d'être réélu,
en trichant mais réélu
quand même. "Jeune
Afrique" faisait peur à
l'Amiral et à ses partisans.
J'ai donc eu droit aux menaces
de Malala Zo dès qu'il
a pris son poste d'Ambassadeur
à Paris. Un excès
de zèle sans doute ! Par
la suite, il était clair
qu'on n'était pas du même
bord mais je pense qu'il y a eu
un certain respect mutuel. Pendant
la crise, j'ai été
surpris de sa combativité
dans la communication. Il était
resté très loyal
à son camp et si Didier
Ratsiraka a pu tenir si longtemps
sur la scène médiatique
française, alors que son
régime partait en quenouille,
c'est un peu grâce à
son ambassadeur.
Vous êtes
aujourd'hui un journaliste reconnu
de la presse malgache à
tel point paraît-il que
même le président
vous apprécie ?
La dernière interview du
Président Ravalomanana
dans "Jeune Afrique l'Intelligent"
(n°2237 du 29 novembre 2003)
a été effectuée
par Jean Dominique Geslin. Jean-Do,
c'est moi qui l'ai présenté
à Marc Ravalomanana en
février 2003 à Paris.
Je crois savoir que le Président
n'accorde pas des interviews à
n'importe qui
Mon engagement contre le régime
ratsirakiste était connu,
même au tout début
de ma carrière journalistique.
Le fait que j'ai participé
très tôt avec toute
l'équipe de "Tiako-i-madagasikara.org"
au combat pour faire reconnaître
l'élection démocratique
de Marc Ravalomanana l'a simplement
mis un peu plus en lumière.
Pouvez-vous
détailler ce dernier point?
Cette crise de 2002 était
l'occasion pour chaque malgache
de montrer son attachement au
pays. C'est ce que nous avons
fait, par l'intermédiaire
d'un site internet dont le but
était d'informer la diaspora
et l'opinion étrangère,
en particulier les journalistes.
Nous avons usé de nos compétences
et de nos relations politiques
et médiatiques pour permettre
la reconnaissance d'un président
que personne ne connaissait sur
l'échiquier politique mondial.
C''était un vrai acte militant
! Il n' y avait aucun calcul,
aucun opportunisme, juste l'envie
de réussir et c'est ce
qui s'est passé.
Votre engagement
est connu des dirigeants. Pourquoi
êtes-vous resté en
retrait lors du voyage officiel
d'avril 2003 du Président
Ravalomanana en France ?
Effectivement, j'ai reçu
un coup de fil du ministre de
la communication ainsi que de
Mireille Rakotomalala, conseillère
du ministère des Affaires
étrangères pour
me demander d'effectuer la communication
du Président. J'ai accepté
cette mission, bien sûr,
avec toute l'équipe de
TVMonline et Eric Andriamanantsara,
directeur de Madagascar Magazine.
En quelques jours, nous avions
contacté tous les grands
médias hexagonaux et internationaux,
des télés aux quotidiens
et la couverture devait être
maximum : interviews des ministres,
entretiens avec le chef de l'Etat,
reportages... Mais il y a eu brutalement
un grain de sable et nous avons
dû tout arrêter !
Vous connaissez la suite ! Le
Président a eu droit à
30 secondes dans un JT alors qu'il
s'agissait d'un voyage officiel
!
Que s'est-il
passé ?
Le grain de sable s'est situé
à l'Ambassade.
Mais encore
?
No comment !
Je sens
comme une pointe d'amertume dans
votre réponse ou je me
trompe ?
Pas d'amertume, ni de regret mais
parfois un peu d'écoeurement!
Au sein de "tiako.org",
nous avons avec nos moyens et
à notre niveau contribué
à la reconnaissance de
Ravalomanana sur la scène
internationale. La première
grande manifestation de la diaspora
devant l'ambassade en juin 2002,
nous en étions les initiateurs.
Avec le FAR, fonds d'aide à
la reconstruction économique,
nous avons permis d'impliquer
directement et en toute transparence
la diaspora. Cette dernière
a été active et
généreuse car 25000
euros avaient été
donnés en main propre à
Jacques Sylla et ont servi à
l'approvisionnement en carburant
de la capitale alors bloquée
et en pénurie de ravitaillement.
Les billets d'avions pour remettre
cette somme ont été
payés par nous-mêmes.
Voyez à quel point nous
étions engagés.
Par ces
actions, ne vous êtes vous
pas substitués au parti
TIM France, l'organe politique
représentant Marc Ravalomanana?
Non pas du tout ! car nous n'étions
pas dans une logique de parti
et parce qu'il n'y avait pas de
calculs politiques derrière
ces actions C'était du
vrai militantisme! Au départ,
nous étions dans un grand
mouvement, presque utopique, qui
regroupait 80% des Malagasy :
"J'aime Madagascar",
littéralement "Tiako
i Madagasikara". Le but était
de bouter dehors la dictature,
de sauver le pays et la population
qui souffraient atrocement des
milices, des barrages économiques
et des exactions de toutes sortes.
Ce n'est qu'au mois de juillet
2002 qu'un parti s'est structuré
sous ce nom marginalisant d'ailleurs
tous ceux qui ont soutenu Marc
Ravalomanana mais qui ne voulaient
pas y adhérer. Mais Marc
Ravalomanana est le Président
de tous les Malagasy, pas d'un
parti
Quel regard
portez vous sur l'après
crise ?
C'est presque gagné
mais...
Mais
?
J'attends l'application du slogan
pour lequel je me suis battu avec
beaucoup d'autres : "fahamarinana"
et "fahamasinana", littéralement
"vérité"
et "sainteté"
que l'on peut traduire par "intégrité"
et "comportement probe".
Ces mots ont un sens et aucune
raison d'Etat ne pourra jamais
justifier une injustice. Les dernières
communales amplifient une tendance
déjà perceptible
aux législatives de l'année
dernière. Le peuple a pris
le Président au mot. La
démocratie, c'est
le pouvoir aux électeurs
! La base avait désigné
des candidats, ceux qu'elle aimait,
qui avaient milité et souffert.
La tête du parti a préféré
des parachutés. La sanction
a été immédiate.
A Tamatave, un notable Arema badigeonné
à la hâte TIM a mordu
la poussière face à
Rolland Ratsiraka. A Fianarantsoa,
Pety Rakotoniaina a été
plébiscité par la
population. C'est normal et c'est
justice ! Personne n'a oublié
que Pety était à
la tête des troupes pro-Ravalomanana
qui ont pris d'assaut le gouvernorat
fortement défendu en avril
2002. A cette époque, j'étais
à Tana avec Mamy Andriamasomanana
et une partie de l'équipe
de "tiako.org". Nous
étions avec des ministres
du premier gouvernement Sylla,
gouvernement "insurrectionnel",
quand nous avons appris la nouvelle.
Inutile de vous dire que les curs
battaient ! La guerre gagnée,
on traîne Pety dans la boue
! Pety n'est sûrement pas
un ange et ne possède pas
la finesse d'un grand politicien
mais il ne méritait pas
ça !
Les citoyens
ont remis les pendules à
l'heure.
Norbert Ratsirahonana, ambassadeur
itinérant du Président
et un de ses meilleurs stratèges
a élevé la voix
à plusieurs reprises juste
avant les élections contre
les agissements de certains TIM.
On trouve de tout dans ce parti
et cela finit par nuire au Président.
Ce dernier ne doit jamais oublier
qu'il doit sa légitimité
au peuple qui s'est battu pour
lui et non à un parti.
Et le peuple attend la justice
et la droiture, non des combinaisons
politiciennes qui finissent par
décourager les plus fervents
et les plus sincères. Sans
ce soutien populaire et quels
que soient les succès économiques,
le Président risquerait
une déstabilisation. Ratsiraka
a été viré
alors que les taux de croissance
étaient élevés
Passons
à l'épisode TVmonline.tv.
Comment expliquez vous la levée
de boucliers lors du lancement
de TVmonline.tv de la part des
médias malgaches comme
l'Express ou de la part même
de la TVM ?
Il y a eu une succession de malentendus.
L'idée est venue d'Eric
Beantanana, alors ministre de
la communication sous le premier
gouvernement Sylla. A l'époque,
Madagascar n'avait plus de sources
d'informations officielles car
la TVM n'était plus grand-chose,
Ratsiraka avait sa propre station
, RFI faisait l'information malgache
en dehors de Madagascar. D'où
l'idée de créer
un site privé qui reprendrait
certains programmes de TVM. L'idée
était de valoriser la chaîne
nationale.
Une convention
a bien été signée
en bonnes et dues formes avec
le Ministre de l'époque.
Alors pourquoi ces rumeurs comme
une exploitation abusive de la
TVM par des intérêts
privés ?
Tvmonline est une société
avec des actionnaires. Nous avons
crée 5 emplois a Madagascar,
des techniciens d'un certain niveau,
dédiés à
Tvmonline. Tous les coûts
d'investissements ont été
supportés par Tvmonline,
notamment techniques car les normes
appliquées par la TVM étaient
véritablement vétustes,
ainsi que le coût de la
bande passante. Rien que cela
représentait plusieurs
milliers d'Euros par mois. La
TVM n' a rien déboursé
et il était même
prévu une redevance pour
celle-ci.
Simplement, des employés
de TVM n'étaient pas au
courant de cet accord avec TVMonline
et lorsqu'ils ont vu certains
de leurs programmes en ligne,
ils ont crié au pillage,
relayés par les médias
malgaches ! Il a fallu réagir
très vite pour annihiler
ces rumeurs. Sur ce coup, les
journalistes n'ont pas cherché
à recouper leurs informations.
Leur opinion était déjà
faite ! D'où les communiqués
que nous avons dû faire
quelques jours après le
lancement du site.
C'est un
regret d'arrêter TVmonline
?
Oui et non . Oui parce que le
concept reste viable, j'en suis
persuadé. C'était
par ailleurs un outil puissant
de communication pour le gouvernement.
Non, parce que cela prenait tout
notre temps et beaucoup de stress
permanent à gérer
pour l'équipe et les actionnaires
les plus engagés.
Qu'est ce
qui vous a manqué pour
réussir ? Des moyens, des
clients, des idées ?
Nous avons trouvé des partenaires
prêts à investir
mais il fallait un peu de temps
pour permettre aux abonnements
de décoller véritablement.
Dans une entreprise, il n'y a
pas que l'argent ou la technique,
il y a aussi les ressources humaines.
Là, c'était moins
brillant. Tout le monde était
plus ou moins à bout. Les
actionnaires s'étaient
divisés en deux camps :
ceux qui voulaient laisser tomber
et ceux qui voulaient continuer.
Finalement, parfois pour des raisons
totalement différentes,
tout le monde s'est rallié
à l'arrêt des émissions.
Il nous a manqué peut-être
aussi un soutien institutionnel
plus marqué. Quand des
diplomates, qui auraient dû
être intéressés
au premier chef, ne s'abonnent
pas à TVMonline mais mènent
une campagne de boycott car notre
popularité les dérange,
on peut se demander si on n'est
pas plus royaliste que le roi
Avant de
finir cet entretien, je voudrais
revenir sur le FAR. Qu'en est
il aujourd'hui ?
Jusqu'en juillet 2002, le FAR
avait tourné à fond
et toutes nos actions ainsi que
les comptes étaient visibles
sur le site de "tiako.org"
en toute transparence. Après
la libération du pays,
l'urgence devenait moins pressante.
Dans le même temps, on apprenait
que certains individus n'hésitaient
pas à démarcher
nos propres partenaires, avec
qui nous travaillions en confiance,
se réclamant même
parfois de nous ou plagiant nos
projets. Pour éviter toute
ambiguïté et se protéger
de magouilles probables, nous
avons mis en veille le FAR. Mais
en novembre 2002, j'étais
encore à Madagascar pour
réceptionner du matériel
médical d'une valeur de
230000 Euros envoyés au
nom de la diaspora par le FAR.
Ce matériel a été
distribué dans des centres
de santé et des hôpitaux.
Reste-il
un reliquat et que devient il
?
Il reste de l'argent mais j'avoue
que je ne me suis plus occupé
du FAR depuis sa mise en veille.
Il avait été prévu
à l'époque de reprendre
les actions d'aide quand le moment
serait de nouveau favorable. Mais
on n'a plus fait d'appel de fonds.
Maintenant, si un donateur veut
en savoir un peu plus, comme c'est
tout à fait son droit,
il peut contacter Guy et Olivier
qui sont les responsables légaux
en tant que trésorier et
président.
Merci Alain
pour cette interview. Un dernier
mot pour les internautes ?
Il me semble que Sobika s'adresse
surtout à la jeune génération.
Cette lutte a permis de faire
ressurgir la dimension spirituelle
si importante dans l'âme
malgache. Voir des diacres prier
en face de soldats armés
jusqu'aux dents était tellement
insolite dans le contexte où
tout est démonstration
de force. Oserai-je dire que c'était
la victoire de l'esprit sur la
puissance matérielle ?
Mais nos ancêtres savaient
que c'est l'esprit qui fait un
être humain épanoui
(ny fanahy no olona).
Alors, si les jeunes ne devaient
ne retenir qu'une seule chose
de leur culture d'origine, c'est
cette dimension qui les soutiendra
dans leurs moments de doutes et
de souffrances et leur permettra
d'exploiter au mieux les possibilités
d'étudier qu'offre l'Europe.
Ils auront alors le meilleur des
deux cultures...
Merci Alain
et bonne continuation !